Et son ombre recueille une sélection de textes sur les sœurs Brontë ainsi que sur quelques autres auteurs britanniques. Pratiquement tous proviennent du forum The Inn at Lambton. On peut considérer Et son ombre comme complémentaire au Wanderer of the Moors (site dédié entièrement aux sœurs Brontë) et à Passerelle (sur la littérature britannique en général). Par ailleurs, je tiens à m'excuser de la qualité pas toujours bonne des photographies que je propose de mes voyages en Angleterre, notamment dans le Yorkshire d’où étaient originaires les sœurs Brontë.

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Katherine Mansfield's Corner

SUR PENSION ALLEMANDE

The Inn at Lambton, 1er mai 2014
  
Je ne suis pas d'accord avec D… qui trouve « léger » le ton de Pension allemande. Je crois que les qualificatifs qui conviendraient le mieux pour définir cette œuvre sont « acerbe » et « amer ». De plus, Katherine Mansfield ne se contente pas de faire le portrait satirique (et morose) de ses compagnons de cure. Tout le long de son recueil, elle interroge aussi la condition des femmes, et parfois de la façon la plus dramatique comme dans Frau Brechenmacher assiste à un mariage ou L'enfant qui était fatigué

À ce sujet, les deux dernières nouvelles de Pension allemande mettent en scène des femmes qui, au lieu de se résigner à la domination des hommes, veulent s'affirmer sur eux, leur esprit de rancune se retournant toutefois contre elles à la fin.  

Ces deux nouvelles concluent ainsi dans un certain sentiment d'impuissance le propos des précédentes sur l’assujettissement des femmes. Pour ma part, sur le plan strictement formel, j'ai regretté le fait qu'elles ne se passent pas au sein de la pension, j'ai ressenti quelque chose d'abrupt.  

Je ne sais plus où, j'ai lu que Katherine Mansfield en était venue à désavouer Pension allemande, qui était sa première publication, parce qu'elle se reprochait d'avoir jeté un œil condescendant sur les Allemands. Pour ce que je connais d'eux et si je pense à des auteurs du tournant du XXe siècle comme Theodor Fontane ou Heinrich Mann, elle aurait quand même visé plutôt juste.

De la sorte, bien que j'ai quelques réserves sur ce qui l’achève, Pension allemande constitue pour moi un ensemble de bonne tenue. Se présentant à la manière d'un album d'instantanés, ou de « vignettes » pour reprendre le mot employé par Katherine Mansfield, il poursuit un propos nerveux sur les femmes ne manquant pas, hélas, d'actualité – de même peut-être quant à une certaine bourgeoisie allemande...

Aperçu de la vie de Katherine Mansfield

The Inn at Lambton, 8 mai 2014

Suite de mon infidélité aux sœurs Brontë… 

J’ai achevé une biographie, que l'on doit à Michel Dupuis, de Katherine Mansfield parue à l'occasion du centenaire de sa naissance en 1988. Relativement brève, je l'ai trouvée toutefois des plus instructives sur la vie aussi bien que l’œuvre de Katherine Mansfield. 

De son véritable nom Kathleen Beauchamp, Katherine Mansfield vit le jour en Nouvelle-Zélande, à Wellington, en 1888, dans les derniers feux de l'âge victorien au sein d'une famille aisée que l'ambition de son père finira par rendre la plus riche du pays. 

Au cours de son enfance, Katherine Mansfield souffrit du manque d'amour, ou du moins d'attention de la part de ses parents, en particulier de sa mère. Mise en pension en Angleterre au milieu de son adolescence, elle entra en rébellion contre sa famille et la société dans son ensemble. Elle se nourrit à cet égard des lectures de Wilde, Nietzsche et Ibsen, se rêvant d'une vie de liberté, de passion et de célébrité.  

Il lui fut ainsi pénible, après trois années passées en métropole, de devoir retrouver un quotidien étroit aux antipodes du monde. Se rendre insupportable fut le moyen qu’elle employa pour que ses parents, au bout d'une année de conflits, consentirent à son retour en Angleterre. 

Munie d’une modeste allocation versée par son père, Katherine Mansfield put s'engager dès lors dans une quête frénétique d'elle-même et de son art. Mais, si elle aspirait à être une sorte de dandy au féminin au sein de la scène underground londonienne de l'époque, celle de Bloomsbury, une longue suite de déceptions et d'épreuves douloureuses l'attendirent, notamment une fausse-couche, la contraction de la tuberculose et le deuil de son plus jeune frère, Leslie Heron, lors de la Première Guerre mondiale. 

Sur le plan littéraire, du premier coup du sort sortira la satire de Pension allemande, du dernier la poésie offerte par les nouvelles les plus fameuses (Prélude, Sur la baie) de Katherine Mansfield où elle s'employa à restituer ses souvenirs d'enfance en Nouvelle-Zélande de façon impressionniste – « vibrante » selon le mot de Virginia Woolf.  

Inspirée par Tchekhov, Katherine Mansfield s'attacha aussi, dans son œuvre composée uniquement de textes brefs, à mettre en scène les peines et les désarrois des personnes humbles (Miss Brill, Vie de maman Parker, etc.).  

Son époux, John Middleton Murry, critique littéraire avec qui ses relations furent instables, l'aidera à gagner peu à peu la notoriété dont elle ne profitera toutefois guère à cause des progrès inexorables de la tuberculose. Outre aux souffrances physiques, la maladie l'exposa à une solitude durement ressentie lors de ses longs séjours thérapeutiques en France, en Italie et en Suisse. 

En 1923, alors qu'elle ne pouvait s'empêcher cependant de dresser des plans d'avenir – trouver enfin la sérénité, revoir son pays natal, etc. – Katherine Mansfield succombera finalement à son mal à Fontainebleau, au sein d'un institut dirigé par George Gurdjieff, théosophe encore célèbre aujourd'hui – elle avait à peine atteint ses 34 ans.  

(Travail personnel)

Michel Dupuis : Katherine Mansfield, La Manufacture, 1988.

Sur Félicité et La Garden-Party

The Inn at Lambton, 16 mai 2014 

Voici une présentation succincte des recueils de nouvelles Félicité et La Garden-Party. Je les ai beaucoup appréciés même si, comme au sujet de l’auteur lui-même, je ne prétendrai pas en avoir tout bien saisi. 

Et peut-être est-ce naturel comme un des grands thèmes, sinon le principal, de Katherine Mansfield est l’incertitude, l'incertitude à l’égard de ses émotions, des gens, des choses. 

Ainsi, dans Félicité, après avoir arrangé la décoration de sa maison, Bertha Young est envahie par un sentiment de plénitude qui sera détrompé à peine quelques heures plus tard de façon ironique et cruelle. 

Plusieurs nouvelles, telle Monsieur et Madame Colombe, mettent en scène un jeu d'élan et de fuite vis-à-vis monde et des autres qui semble ne pouvoir jamais se résoudre par un accord, une harmonie. 

Parfois, les illusions ou la tromperie sont plus franchement marquées, surtout me semble-t-il quand il s'agit de femmes pauvres et esseulées s'offrant en proies faciles (La Petite Institutrice, Miss Brill...) 

Sans nul doute, si les écueils dissimulés constituent un des grands thèmes de Katherine Mansfield, c'est que leur expérience ne lui ne fut pas épargnée. La mort prématurée de son frère, la tuberculose et la solitude l'engloutirent même dans un sentiment de naufrage existentiel. Elle chercha alors du réconfort dans le passé et la « recollection » (entendez-le en anglais) de ses plus chers souvenirs d'enfance et d'adolescence. 

Les nouvelles s'inscrivant dans cette veine, dont les plus remarquables sont Prélude et Sur la baie, égrènent les recueils de Katherine Mansfield à la façon d'un feuilleton décousu. Elles recèlent assurément un charme profond qui vous donne l'impression d'être là, en Nouvelle-Zélande, il y a longtemps. La description de la montée d'un troupeau de moutons qui ouvre Prélude vous entraîne tranquillement à leur suite dans la découverte de l'univers lointain de Kezia et de sa famille sous une lumière à la fois éclatante et douce. 

Toutefois, dans ces peintures impressionnistes au caractère apaisant, les ombres trouvent encore où apparaître sous la forme de l'insatisfaction ou de la frustration qui rongent certains personnages comme la touchante Beryl, la tante pauvre aux désirs silencieux d’amour et de départ. 

Beryl n’est pas la seule à rêver de train et de bateau dans le monde fuyant de Katherine Mansfield, ainsi de Mathilde dans Le Vent souffle ou de l’héroïne amère d’Un pickle à l’aneth. Katherine Mansfield peut donner à cela un tour caustique et sordide pour Miss Moss dans Tableaux ou purement poignant dans Vie de maman Parker où celle-ci se met vainement en quête d’un lieu où au moins pleurer en paix.

Les bras m'en tombent

The Inn at Lambton, 19 juin 2014 

J’ai découvert en effet l’existence d’un ouvrage mettant certaines nouvelles de Katherine Mansfield à la sauce zombie. En fait, au début, ne jetant qu'un coup d’œil à sa présentation sur le site de l'éditeur, j'ai cru qu'il s'agissait de récits fantastiques écrits par Katherine Mansfield dans sa jeunesse et restés inédits. Que l'on me trouve stupide, c'est seulement quand j'ai voulu en faire commande que j'ai enfin compris de quoi il retournait. Si je connaissais les productions horrifiques ou érotiques basées sur les sœurs Brontë et Jane Austen, je ne m’attendais vraiment pas à ce qu'un auteur moins populaire comme Katherine Mansfield puisse en faire l'objet. 

Un oiseau qui ne s'est pas caché pour mourir (de désolation)...

De façon générale, je suis choqué par toutes ces adaptations de classiques selon les goûts ou les impératifs politiques du jour. Même la personne et la vie d'un écrivain célèbre peuvent donner lieu à de telles opérations de réaffectation culturelle et sociale comme Becoming Jane ou Miss Austen Regrets en témoignent en prêtant à celle à qui l'on doit Respect & Exploitation, pardon, Sense & Sensibility, des traits de caractère ou des amours qu'elle n'a pas eues. 

Il est possible que ce genre d'entreprises ne relève pas toujours d'un esprit commercial cynique, mais du désir de donner libre-cours à sa fantaisie. Il n'en resterait pas moins, hélas, que ce serait en général de façon peu heureuse et digne. 

Pour revenir à Katherine Mansfield, l'éditeur de Mansfield with Monsters offre sur son site de découvrir, à qui n'est pas dégoûté d'avance, un échantillon gratuit (avec Miss Brill) de la version scolaire de l'ouvrage (ou comment tenter, je suppose, de refourguer quelques centaines d'exemplaires à bon compte... – soupir). La différence avec la version destinée au grand public tient dans le fait de proposer les nouvelles originales de Katherine Mansfield et, à la suite de leur revisitation gore, des questions posées aux élèves. 

Dans leur introduction, Matt et Debbie Cowens se justifient en prétendant que les nouvelles de Katherine Mansfield dégagent une ambiance gothique qu'ils ont désiré faire ressortir. Que répondre à un tel argument ? Le gothique étant ancien dans la littérature britannique, si Katherine Mansfield avait désiré en faire, que voulez-vous que je vous dise, elle en aurait fait elle-même, non ? 

Au vrai, on peut ressentir un vague sursaut d'embarras inconscient chez Matt et Debbie Cowens quand ils se prévalent du fait que, de toute façon, l’œuvre de Katherine Mansfield est tombée dans le domaine public de sorte que l'on peut librement « utiliser ses mots et ses idées comme source d’inspiration »

C'est ça, et pourquoi ne pas pouvoir déterrer son cadavre à Fontainebleau pour animer les soirées d'Halloweens à Wellington ?  

Et tous ces sophismes pour doter finalement Miss Brill d’un mari zombie qu'elle emmène de temps en temps « chuckler » à des concerts du dimanche. Si Miss Brill est un des grands classiques de Katherine Mansfield, son adaptation par Matt et Debbie Cowens ne tient que de la série Z tant elle est paresseuse, facile, mécanique. Les questions profondes destinées aux écoliers à la suite de cette triste parodie le font d'autant plus ressortir pour le coup : 

 “DISCUSSION QUESTIONS 

– Miss Brill deals with the idea of loneliness, and the power of imagination to connect people to the world around them. How does Mansfield develop the fragile nature of this idea? (Miss Brill traite de la solitude et du pouvoir de l'imagination pour se donner l'impression d'être liée aux autres. Comment Mansfield développe-t-elle la nature fragile de cette idée ?) 

– In the original story, Miss Brill’s feelings of mortification and shame arise from the cruel comment of others. In the adaptation, her sense of humiliation arises from the actions of her zombie husband (and her own failure to stop him). How does this change in the story affect the extent to which we empathise with her dejection at the end? (Dans l'histoire originale, la mortification et la honte qui saisissent Miss Brill sont provoquées par les commentaires cruels des autres à son sujet. Dans l'adaptation, son sentiment d'humiliation provient des agissements de son mari zombie (et de son incapacité à le faire cesser). Comment cette modification affecte-t-elle notre sympathie pour son rejet à la fin ?) 

– What does that adapted version say about the danger of being judgemental? The pain of loneliness? The way people lie to themselves? (Qu'est-ce que l'adaptation nous apprend à propos du fait de juger les autres de façon dédaigneuse ? Du sentiment de solitude ? De la manière de se mentir à soi-même ?)” 

Mansfield with Monsters a reçu de multiples louanges (mais pas unanimes heureusement) au sein de la presse néo-zélandaise comme de la part de la Katherine Mansfield Society elle-même. Frissons – « Gardez-moi de mes amis... » 

Pour ma part, l'adaptation de Miss Brill ne m'a certes pas donné envie d'en lire davantage, son exemple confortant plus que jamais mon idée que toucher à une œuvre, c'est toucher à quelque chose qui possède son intégrité : la parole de quelqu’un. Ce n’est pas parce qu’elle est figée en une suite de lettres sur du papier qu’on peut de manière inoffensive faire des coupes ici, ajouter des mots là, car c'est un peu l'âme de l'auteur que l'on tripatouille ainsi. 

Et je songe encore à Jane Austen. Les années n'y font rien, je demeure capable de souffler et pester pendant des heures devant le libidinage éhonté auquel beaucoup se livrent à son endroit en prétendant ou en croyant sincèrement l'honorer de surcroît. 

Quel mauvais exemple donné ! 

Matt & Debbie Cowens : Katherine Mansfield with Monsters, Steam Press, 2013.