Et son ombre recueille une sélection de textes sur les sœurs Brontë ainsi que sur quelques autres auteurs britanniques. Pratiquement tous proviennent du forum The Inn at Lambton. On peut considérer Et son ombre comme complémentaire au Wanderer of the Moors (site dédié entièrement aux sœurs Brontë) et à Passerelle (sur la littérature britannique en général). Par ailleurs, je tiens à m'excuser de la qualité pas toujours bonne des photographies que je propose de mes voyages en Angleterre, notamment dans le Yorkshire d’où étaient originaires les sœurs Brontë.

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Sur les traces d'Anne Brontë

The Inn at Lambton, 20 juin 2013

Anne Brontë est la moins populaire des sœurs Brontë, et je le dirai fort simplement : c’est immérité. Comme j'ai à le regretter au sein même de cette auberge imaginaire, sa lecture est faussée par le fait d'en attendre des passions analogues à celles offertes par Charlotte et Emily. 

Toutefois, au lieu de me lancer dans un long plaidoyer en sa faveur, je voudrais faire découvrir sa vie et son œuvre à travers les lieux qui ont compté pour elle en vous proposant une suite de promenades littéraires. Nous les ferons d'un pas tranquille et contemplatif selon les habitudes d'Anne Brontë elle-même s'il faut en juger d'après son double Agnès Grey. 

Je reconnais que mes photos ne sont pas de qualité égale, que l'on soit indulgent comme à l'endroit du reste, je n'entends pas retracer exhaustivement la vie d'Anne Brontë ni dessiner son portrait précis, mais seulement la rendre plus familière. 

Bien ! Est-ce que tout le monde a pensé à se munir d'une ombrelle, le temps est en effet des plus changeants à Haworth ? Sinon, vous en trouverez dans les boutiques de souvenirs sur la grand-rue que nous allons grimper maintenant !

PREMIÈRE PROMENADE
HAWORTH

Cadette d'une fratrie qui comptait déjà cinq sœurs et un frère, Anne Brontë naquit en 1820 dans le village de Thornton, à quelques kilomètres de Bradford, dans le Yorkshire, au nord de l'Angleterre – région alors en plein développement industriel. 

D'origine irlandaise modeste, son père, Patrick Brontë, était pasteur au sein de l’Église anglicane, carrière qu'il embrassa après avoir été boursier à Cambridge. Sa mère, Maria Branwell, était issue pour sa part d'une famille aisée de Cornouailles. 

C'est quelques semaines après la venue au monde d'Anne que les Brontë quittèrent Thornton pour le village voisin de Haworth situé en lisière des landes. 

Un an plus tard, en 1821, alors qu'Anne n'était que bébé, sa mère succomba à un cancer. Ce triste événement décida de l'emménagement à Haworth de la sœur de celle-ci, Elizabeth Branwell. 

La famille Brontë dut faire face ensuite, en 1825, à la disparition des deux sœurs aînées Maria et Elizabeth à l’aube de leur l’adolescence. Placées avec Charlotte et Emily dans une pension pour filles de pasteurs pauvres, elles ne résistèrent pas aux conditions sanitaires exécrables qui y régnaient.  

Adulte, Charlotte fera revivre le souvenir traumatique de Cowan Bridge dans Jane Eyre où elle dépeindra Maria sous les traits d’Helen Burns, l'amie bonne, intelligente et pieuse de son héroïne enfant.  

 
Jusqu'en 1836 et ses 15 ans et demi, l'existence d'Anne Brontë se déroula au sein du presbytère familial aux côtés de ses sœurs et de son frère Branwell. Durant cette période, seule Charlotte, à 14 ans, en 1831, quittera Haworth pour entrer de nouveau en pension. 

Privés de mère, les enfants Brontë eurent pour père un homme indubitablement aimant, mais assez distant, sinon avec son fils Branwell sur lequel de grandes espérances étaient fondées. Il semble que telle était aussi l'attitude d'Elizabeth Branwell. L'on sait toutefois que celle-ci éprouvait une prédilection pour la petite Anne à la santé déjà fragile et qui souffrait de plus d'un défaut d'élocution. Elizabeth Branwell en fit même sa compagne de lit la nuit. Comme elle était de confession méthodiste, certains biographes et commentateurs ont donné d’elle, sans que rien n’en témoigne, une image de vieille fille fanatique. Il n’en reste pas moins que les croyances d'Elizabeth Branwell ont dû laisser leur marque dans l'esprit des sœurs Brontë – Anne et Charlotte en particulier connaîtront de grandes périodes de crise religieuse au fil des années. 

Parmi les adultes entourant les petits Brontë, il ne se trouvera que la truculente servante Tabitha Aykroyd pour avoir des manières chaleureuses avec elles. Ceci étant, après de premières épreuves douloureuses, on peut dire que leurs années d'enfance et d'adolescence furent somme toute paisibles, voire heureuses.  

Ne fréquentant guère, à la différence de leur frère, les autres habitants de Haworth, les sœurs Brontë voyaient leurs occupations se partager entre études, promenades dans la lande et jeux d'écriture menés avec passion. 

Sous l'égide de Branwell, les sœurs Brontë commencèrent en effet tôt à développer leur talent littéraire à travers l'univers fantasque de Glass Town, nom d'une colonie imaginaire d'Afrique. Plus tard, au début de leur adolescence, Emily et Anne délaisseront Glass Town pour créer l'univers de Gondal qu'elles se plairont à situer dans le Pacifique Nord.  

Nous reviendrons à l'occasion de notre deuxième promenade dans la lande (oui, madame, il faudra grimper encore un peu) sur cette œuvre poursuivie jusqu'à un âge avancé par Emily et Anne et dont il ne subsiste que quelques poèmes à la différence des milliers de pages laissés par Branwell et Charlotte autour de Glass Town.

Sur les traces d'Anne Brontë

The Inn at Lambton, 22 juin 2013

DEUXIÈME PROMENADE
LA LANDE

« Lorsque le temps était beau et convenable, nous partions en balade dans la lande, descendant dans les petites gorges qui en rompent la monotonie. Les rives et le clapotis des ruisseaux constituaient des trésors de ravissement. Emily, Anne et Branwell avaient coutume de franchir les courants à gué, y plaçant parfois des pierres pour leurs deux autres camarades [c'est-à-dire Charlotte et Ellen Nussey, la narratrice de cet extrait]. Nous prenions un long plaisir à ces endroits – chaque touffe de mousse, chaque fleur, chaque couleur et forme était signalé et apprécié. Emily en particulier témoignait sa jubilation devant toutes ces niches de beauté – pour un temps, sa réserve habituelle disparaissait. Une fois, nous fîmes une plus longue promenade vers un endroit qu'Emily et Anne appelaient ''La rencontre des eaux''. C'était une petite oasis de gazon vert émeraude. Quelques larges pierres servirent comme sièges de repos. Assises là, nous étions cachées du reste du monde, rien n'apparaissant à l'horizon sinon des miles et des miles de bruyères, un ciel bleu splendide et un soleil éclatant. Le souffle d'une brise fraîche nous grisa. Nous rîmes et plaisantâmes les unes des autres, puis décidâmes de nous surnommer le quartette. Emily, penchée sur une pierre en forme de dalle, jouait comme une enfant avec les têtards, les faisant nager pour ensuite moraliser sur les forts et les faibles, les braves et les lâches comme elle les poursuivait avec sa main. »

Le récit d'Ellen Nussey est l'un des rares à offrir une image vivante des sœurs Brontë au sein de cette lande qu'elles chérissaient. Charlotte se remémorera, après la mort d'Anne, comment « les perspectives lointaines faisaient [son] ravissement et quand je regarde autour de moi, elle est là, dans le bleu, les brumes pâles, les vagues et les ombres de l'horizon. »








Emily et Anne Brontë furent particulièrement proches l'une de l'autre au cours de leur adolescence. Les unissaient non seulement un même amour de la lande, des animaux et du jardinage, mais aussi l'imaginaire sous l’impulsion d'Emily à travers Gondal après avoir pris part dans leur enfance au jeu de Glass Town aux côtés de Charlotte et Branwell.

Manifestement, Emily et Anne ne se retrouvaient plus dans un univers où Charlotte et Branwell se délectaient à faire se déchaîner sous un soleil tropical d'Afrique les passions guerrières et sentimentales. D'après le peu qui est parvenu jusqu'à nous, les aventures inventées par Emily et Anne sur l'île froide de Gondal dégagent un ton plus concentré, méditatif et grandiloquent – peut-être dans le goût des grands cycles chevaleresques médiévaux comme le Roi Arthur.

À l'image de leurs aînés, Emily et Anne demeureront attachés à leur jeu au-delà des années d'adolescence. Anne s'en lassera la première dans son désir de se frotter à la société – désir que n'éprouvera jamais guère Emily.

Ce serait du reste à la répugnance de cette dernière à vivre éloigné de la lande qu'Anne devrait son premier départ de Haworth pour la pension proche de Roe Head à ses 15 ans, en 1836. Devenue enseignante de l'établissement après y avoir été elle-même élève, Charlotte avait en effet accepté que la moitié de sa rétribution soit de voir une de ses sœurs y être accueillie à titre gratuit. Mais Emily, qui fut à ce moment-là la sœur désignée, tomba gravement malade après seulement quelques semaines de séjour, rongée par la nostalgie de la liberté et de ses terrains de promenade – du moins d'après le diagnostic fait par son aînée. 

Quelle que soit la cause réelle de l'infection que contracta Emily, Anne prit alors la place de cette dernière à Roe Head. Au cours des deux années passées aux côtés de Charlotte à Roe Head puis à Dewsbury Moors où la pension déménagera en 1837, on sait qu'elle se révéla une élève studieuse et solitaire – un document subsiste sur un premier prix qu'elle reçut pour bonne conduite. (1)

Jusqu'à ce que la maladie n'entraîne à son tour son départ à la fin de l'année 1837 (2), ce séjour fut aussi marqué pour Anne (comme pour Charlotte du reste) par le tourment d'être, selon la doctrine de la prédestination, une âme réprouvée par Dieu. Anne parviendra toutefois à surmonter ses angoisses spirituelles, du moins pour un temps, grâce à un pasteur morave dont elle sollicita les visites, James LaTrobe, qui réussit à l'ouvrir à une vision plus bienveillante de Dieu à l’égard de ses créatures.

Plus tard, Anne Brontë fera prévaloir dans son œuvre une foi dans un salut universel et non réservé à quelques élus, mais nous sommes encore loin de ce moment de sa vie. Comme nous le relaterons au cours de la prochaine promenade, avant de confier son destin à l'écriture, Anne sera d'abord pendant plusieurs années une « pauvre gouvernante »… (3) 
   
(1) :Pendant ce temps, Emily quittera à nouveau Haworth pour occuper brièvement un poste d'enseignante dans la ville voisine d'Halifax. De son côté, après avoir eu en 1835 des velléités d'entrer à la Royal Academy de Londres, Branwell voudra prendre son envol dans la vie en 1837 en ouvrant un atelier de peintre-portraitiste à Bradford – après des débuts prometteurs, l'expérience tournera rapidement court.  

(2) : Charlotte démissionnera de son poste pour la même raison au printemps suivant.  

(3) : « Pauvre gouvernante » était le premier grade que l'on recevait au sein de The Inn at Lambton. Eh oui ! Moi aussi, j'en suis passé par là...

Sur les traces d'Anne Brontë

The Inn at Lambton, 24 juin 2013

TROISIÈME PROMENADE
YORK

C'est à ses 19 ans, en avril 1839, qu'Anne Brontë entra dans la carrière de « pauvre gouvernante » au sein de la famille Ingham à Blake Hall. Charlotte en découvrira à son tour les affres un mois plus tard, chez les Sidgwick, à Lothersdale, dans le cadre d'un engagement de quelques semaines.

Si Charlotte doutait des capacités de sa sœur, au caractère doux et effacé, à remplir une telle charge, celle-ci entendait bien la détromper. Malheureusement, Anne ne devait pas arriver à asseoir son autorité sur les enfants qui lui furent confiés de sorte qu'elle reçut son congé au bout de seulement six mois de service.

Anne Brontë mettra en scène plus tard cette première expérience difficile dans Agnès Grey, la famille de parvenus que représentent les Bloomfield étant inspirée par les Ingham. Charlotte se plaindra aussi en privé du caractère entre deux chaises de la condition de gouvernante la plaçant au-dessus des domestiques, mais au-dessous des employeurs.

Ainsi, à l'orée de l'année 1840, Anne Brontë fit son retour à Haworth où elle retrouva ses sœurs privées comme elle de situation.    
 
Après son récent échec à Bradford comme peintre-portraitiste, Branwell était peut-être – les dates sont imprécises – également présent pour la réconforter avant son prochain départ pour Ulverston, petite cité à proximité de la région des lacs, où l'attendait un poste de précepteur – poste dont il démissionnera quelques mois plus tard avant d'atterrir, dans les semaines suivantes, lui qui avait rêvé d'une vie d'artiste, dans les chemins de fer comme modeste préposé au guichet... 

Quant à ses sœurs dont l'avenir était incertain, elles commencèrent à songer à ouvrir leur propre école sans se sentir malheureuses d'une situation qui leur donnait notamment tout le loisir de cultiver leurs jeux d'écriture conduits depuis l'enfance.  

Leur quotidien se trouva en outre égayé par le nouveau vicaire de leur père, William Weightman, dont la bonté et la douceur les enchantèrent.   

Particulièrement soigneux de sa mise – ce qui lui valut de la part des sœurs Brontë le surnom de Miss Celia Amelia – le jeune homme était porté aussi aux toquades sentimentales. Charlotte plaisanta, dans une lettre, sur les regards insistants que, lors du service dominical, William Weightman adressa du haut de sa chaire à une Anne s'efforçant de rester de son côté imperturbable.

En considérant certains poèmes ainsi que le personnage de John Weston dans Agnès Grey, on a pu avancer qu'Anne tomba follement amoureuse de son soupirant au cœur d'artichaut. Pour ma part, je ne suis pas convaincu par cette théorie. Si l'on songe, par exemple, au caractère présenté par John Weston, il n'est empreint ni de féminité ni d'inconstance. Quoi qu'il en soit, le fait est certain que William Weightman n'offrit pas le mariage à Anne. 

Au lieu de cela, Anne quitta Haworth à la fin de l’année 1841 pour occuper de nouvelles fonctions de gouvernante chez la famille Robinson à Thorp Green Hall dans la région de York. 

Ce départ advint cette fois peu après celui de Charlotte chez la famille White à Rawdon, près de Bradford, même si cette dernière put bientôt abandonner sa charge. Elle était en effet parvenu à convaincre sa tante Elizabeth Branwell du bien-fondé de son projet d'école et à obtenir de sa part un prêt pour qu'elle et Emily puissent compléter leurs qualifications sur le continent. 

Après avoir été tentée, pour des raisons de coûts, de fixer son choix sur un établissement situé à Lille, Charlotte cédera finalement aux instances de sa grande amie Mary Taylor de voir venir les deux jeunes femmes la rejoindre à Bruxelles où elle et sa sœur Martha étaient pensionnaires. Ainsi Charlotte, le cœur plein d'espoirs, et Emily, le dos rond, quittèrent l'Angleterre pour la Belgique au début de l'année 1842.  










Pour revenir à Anne, sa seconde expérience de gouvernante fut plus heureuse que la première. Elle sut faire apprécier ses talents d'éducatrice par les Robinson même si de son côté leurs mœurs aristocratiques ne lui plurent guère – comme elle en témoignera aussi dans Agnès Grey à travers les Murray. 

Toutefois, les soucis et la désolation devaient s'abattre sur les Brontë tout au long de l'année 1842. Pour commencer, au mois de mars, Branwell fut honteusement renvoyé des chemins de fer pour négligences comptables. Ensuite, une terrible série de morts survint : tour à tour, William Weightman, d'une infection, en août, Martha Taylor, en octobre, à Bruxelles, dans des conditions restées mystérieuses, enfin, la vieille tante Elizabeth quelques jours plus tard quittèrent ce monde. 

Ce dernier événement provoquera le retour précipité à Haworth de Charlotte et Emily. Temporaire pour la première, il sera définitif pour la seconde afin de ne pas laisser sans proche leur père devenu aussi âgé. Charlotte regrettera cependant son choix de revenir seule à Bruxelles comme elle y développera des sentiments non partagés pour son professeur de français, Constantin Heger, époux de la directrice de sa pension. Sa détresse décidera de son départ de Bruxelles à la fin de l'année 1843.  

De leur côté, au cours de cette année, Anne et Branwell se retrouvèrent à travailler sous le même toit à Thorp Green Hall après qu'Anne eut convaincu les Robinson d'engager son frère comme précepteur de leurs fils. Malheureusement, l'enfant terrible de la fratrie Brontë fera encore faire des siennes et pas des moindres puisqu'il nouera une liaison adultère avec la maîtresse de maison. On ne sait comment cette liaison fut découverte, mais elle aura pour conséquence de décider Anne à démissionner de son poste en 1845, peu avant que n'intervienne le renvoi bruyant de Branwell.
 
En fait, il convient de savoir que la réalité elle-même de cette liaison a été remise en cause faute de documents directs connus. Ainsi, dans Le Monde infernal de Branwell Brontë, paru en 1960, Daphné du Maurier développa la thèse selon laquelle cette liaison était une pure invention du jeune homme pour donner un caractère avantageux à son congé. Toutefois, une lettre trouvée dans les années 80 prouverait bel et bien le fait que Branwell et Mrs Robinson furent amants. Pour ma part, j'avoue qu'il faudrait que j'en prenne lecture pour être convaincu, mais passons à nouveau.  

Branwell ne devait jamais se remettre de son renvoi. Sombrant dans l'alcool et la drogue (le laudanum, médicament à base d'opium), ses crises de violence et de démence feront vivre un quotidien de plus en plus pénible à son entourage à Haworth. 

À cela s'ajouta pour les sœurs Brontë le fait de voir tourner court leur projet d'ouvrir une école au sein du presbytère familial faute même d'une seule inscription.  
   
 * 
 
C'est ainsi seulement à l'automne 1845, après la découverte impromptue par Charlotte de poèmes qu'Emily avait composés en secret, découverte qui déclencha du reste une dispute mémorable, que les sœurs Brontë se décidèrent à placer leur destin entre les mains de la littérature – ce sans en faire part à personne, y compris Branwell. 

Elles conçurent d'abord un recueil commun de poésies qui, publié à leurs frais en 1846, sous les pseudonymes masculins de Currer (Charlotte), Ellis (Emily) et Acton (Anne) Bell, n'aura en tout et pour tout que deux acquéreurs.  

Pendant la préparation de la publication de leur recueil, les sœurs Brontë se lancèrent aussi chacune dans la rédaction d'un roman : Le Professeur pour Charlotte, Les Hauts de Hurlevent pour Emily et Agnès Grey pour Anne. Seuls les deux derniers trouveront alors un éditeur non sans que leurs auteurs n'en soient à nouveau en partie de leur poche.  

Toutefois, ce sera finalement Charlotte (ou plutôt Currer Bell) qui, avec Jane Eyre, écrit dans la foulée du Professeur, sera la première à être publié à l'automne 1847 pour connaître un succès retentissant. Quelques semaines plus tard, les romans d'Emily et Anne (ou plutôt Ellis et Acton Bell, les sœurs Brontë garderont toujours ces pseudonymes) n'auront pas le même sort. Les Hauts de Hurlevent suscitèrent certes quelque intérêt tandis qu’Agnès Grey passa inaperçu. 

Nous lui consacrerons, nous, une promenade particulière la prochaine fois, je n'en dis pas plus.

Sur les traces d'Anne Brontë

The Inn at Lambton, 26 juin 2013
 
QUATRIÈME PROMENADE
MONDE INTÉRIEUR

La « pauvre gouvernante » que je suis, et dont le bonnet est imbibé de la sueur des efforts fournis pour parler d’Anne Brontë sous un jour que je voudrais limpide, s’offre un petit sourire timide : elle va enfin pouvoir se concentrer sur Agnès Grey, ce roman mal aimé aussi bien par les spécialistes que le grand public. Ne me tenez pas rigueur de le confesser, j’ai été chagriné par ce que j’ai entendu dire à son sujet au sein de cette auberge. Mesdames, vous avez blessé le cœur d’un homme ! (regard par en dessous le bonnet pour juger de son effet.)  
  
Portrait d'Anne Brontë par sa sœur Charlotte

Pardonnez ma fantaisie, je vais redevenir sérieux. J’ai été déçu de voir que personne n’avait pris Agnès Grey pour ce qu’il était : un roman, sans nul doute inspiré par le vécu d'Anne Brontë, mais porté par une réelle ambition sociale et didactique dépassant le cas personnel.

Bien plus encore, cette œuvre mal comprise, ou plutôt mal approchée, est animée par un certain souffle poétique. George Moore, l'auteur, au tournant du XXe siècle, des Confessions d'un jeune Anglais et d'Esther Waters, compara le style d'Anne Brontë à de la « mousseline blanche ».

Pour ma part aussi, j'ai éprouvé un sentiment de beauté devant un style épuré et fluide que l'on retrouve dans les poèmes d'Anne Brontë ainsi que dans les quelques dessins connus de sa main, lesquels m'ont fait songer aux tableaux contemplatifs de Caspar David Friedrich, le célèbre peintre romantique allemand. En fait, j'ai été si troublé par leur ressemblance que je désire vous permettre d'en être troublé à votre tour par une confrontation. De cette manière, j'espère rendre plus directement sensible tout ce qu'un roman comme Agnès Grey offre au lecteur – pour peu qu'il le parcourt sans prévention. 

 What you please – Anne Brontë

Homme et femme regardant la lune – C.D. Friedrich

La Falaise de Rügen – C.D. Friedrich

Sans titre – Anne Brontë

Je ne sais si Anne Brontë connaissait l’œuvre du C.D. Friedrich (ce n'est pas impossible à une époque où l'Angleterre était attentive à la vie culturelle germanique). Quoi qu'il en soit, il est difficile de ne pas être frappé par tout ce que les dessins de l'une et les tableaux de l'autre offrent de commun.
  
Et ainsi d'Agnès Grey. En effet, au-delà de traiter sans fard de la condition des gouvernantes, le roman d'Anne Brontë constitue le récit d'une jeune fille qui, après une enfance préservée du mal, s’élance dans le monde, ou plutôt la « création », car Agnès Grey est des plus pieuses, pour y découvrir, écœurée, les vanités et les turpitudes humaines. 

Face au mal, Agnès Grey ne se rebelle pas ouvertement – elle ne le peut pas en tant que femme dans une position inférieure. Elle ne cède pas non plus à un fatalisme sans espoir ni pour les autres ni pour elle-même mais, sans perdre confiance en un Dieu aimant, elle s’évertue à faire ce qu’elle peut, modestement, pour rester fidèle à elle-même face à tous ceux qui ne l’apprécient pas, qui ne peuvent pas apprécier quelqu’un de profondément, authentiquement honnête, droit et généreux. 

Agnès Grey décrit les couches supérieures de la société victorienne dans un tel souci de véracité (j'insiste sur le terme) qu'on qualifierait volontiers l'approche d'Anne Brontë de naturaliste – ce qui était certes s'exposer (hier comme aujourd'hui) au rejet de la part d'une masse de lecteurs cherchant dans la littérature une vision adoucie et réconfortante du monde.
  
Toutefois, à travers son héroïne et le pèlerinage existentiel qu'elle poursuit, le roman d'Anne Brontë est traversé par une poésie qui, sans affecter son caractère documentaire, lui confère quelque chose de frais et touchant – il est fort regrettable que si peu de lecteurs y ont été sensibles.
  
On pourrait envisager de la même manière les poèmes d'Anne Brontë. Comme Agnès Grey, leur facture simple a paru porter la marque d’une capacité bornée d’expression alors que c'est celle d’une émotivité profonde et contenue. 

Pour autant, cela ne signifie pas qu’Anne Brontë n'éprouva pas de grands tourments personnels et spirituels tout au long de sa vie, comme le révèle le poème To Cowper mais, pour les apaiser, elle aspirait plutôt à des baumes caressants (s'entretenir par exemple avec un pasteur prêchant un Dieu bienveillant – cf. épisodes précédents) qu’aux brutales et enivrantes médecines de la passion. 

Cela ne signifie pas non plus que le cœur doux d’Anne Brontë n’était pas irritable au plus haut point. La Locataire de Wildfell Hall est ainsi l’œuvre d’une femme très en colère !  
   
Le fait qu’Anne Brontë a envoyé quelques assiettes et casseroles sur la tête d’une gent masculine odieuse envers les femmes sera un des sujets de notre dernière promenade.

Sur les traces d'Anne Brontë

The Inn at Lambton, 28 juin 2013

CINQUIÈME PROMENADE
SCARBOROUGH

La Locataire de Wildfell Hall parut en juin 1848, sept mois seulement après Agnès Grey.

Comme on le sait d'après une lettre de Charlotte, Anne Brontë en poursuivit la rédaction au détriment de sa santé.
  
On peut supposer que ses efforts ne furent pas non plus facilités par le tour désespéré que prenait la déchéance de Branwell. Dans ses délires causés par l'alcool et le laudanum, il mit même accidentellement le feu à sa chambre – ce qui décida son père à le tenir sous sa garde la nuit.

Si Anne Brontë fut sans nul doute inspirée par son frère pour traiter des ravages de l'alcoolisme dans La Locataire de Wildfell Hall, on ignore au vrai les sentiments qu'elle développa à son égard. Pareillement d'Emily du reste alors que l’on sait que Charlotte finit par éprouver une certaine aversion.
  
Beaucoup de critiques ont toutefois cru retrouver Branwell sous les traits d'Arthur Huntingdon ou ceux de Lord Lowborough dans le roman d'Anne. Pour ma part, je trouve la recherche simplement oiseuse tant, à la différence d'Agnès Grey, fondé sur le témoignage d'un vécu, La Locataire de Wildfell Hall se présente comme une œuvre distanciée.
  
Au chapitre des identités, on peut s'amuser par contre de ce qui advint à La Locataire de Wildfell Hall à sa parution. Il faut savoir qu'à ce moment-là, le sexe et le nombre des frères Bell faisaient débat, et non seulement pour la presse et le public, mais aussi pour les éditeurs mêmes des sœurs Brontë (George Smith pour Charlotte et Thomas Newby pour Emily et Anne) puisque que celles-ci s’entrenaient avec eux uniquement par voie postale. Ainsi est-ce à la faveur de ces doutes que Thomas Newby entreprit de vendre les droits de La Locataire de Wildfell Hall aux États-Unis en le faisant passer pour une œuvre, non de l'obscur auteur d'Agnès Grey, Acton Bell (alias Anne Brontë), mais de l'auteur à succès de Jane Eyre, Currer Bell (alias Charlotte Brontë). Ayant vent de l'affaire, George Smith adressa alors à Charlotte une lettre pour obtenir des éclaircissements. En guise de réponse, Charlotte partit aussitôt pour Londres avec Anne, de sorte que leurs éditeurs respectifs apprirent enfin toute la vérité sur les frères Bell (ce qui du reste mécontenta Emily).

Ce voyage précipité, qui ne dura que quelques jours, marqua pour Anne la seule occasion de sa vie où elle franchit les limites de son Yorkshire natal.

Je ne m’étendrai guère sur La Locataire de Wildfell Hall dont la reconnaissance a été tardive. Ce roman relate la fuite du domicile conjugal d'Helen Huntingdon avec son petit garçon pour échapper à la violence de son mari Arthur, alcoolique et joueur. Comme dans Agnès Grey, Anne Brontë traite de cette situation malheureusement toujours fréquente de nos jours sur une toile de fond religieuse en affirmant, contre la doctrine de la prédestination, sa foi dans le salut universel.

Si Agnès Grey rencontra l'indifférence, tel ne fut pas le cas de La Locataire de Wildfell Hall dont le ton réaliste pour dénoncer l'assujettissement des femmes choqua. Anne répondra avec fermeté à ses censeurs dans une courte préface – qui devait constituer son dernier texte publié.













Comme nous l'avons laissé entendre, après la parution de La Locataire de Wildfell Hall, les jours d'Anne Brontë, dont la santé donnait des signes sérieux de dégradation, étaient comptés. Il en était de même de Branwell et d'Emily. En fait, on pense que tous étaient atteints depuis longtemps par la tuberculose. Quoi qu'il en soit, Branwell devait succomber le premier à ses excès en septembre 1848 – il avait 31 ans. Alors que Charlotte se plaisait à croire en la vigueur physique d'Emily, une infection foudroyante – provoquée par un mauvais coup de froid pris le jour même de l'enterrement de Branwell – emportera cette dernière seulement trois mois plus tard, en décembre 1848, à l'âge de 30 ans.

Pendant ce temps, le mal gagnait du terrain aussi chez Anne. À la différence d'Emily qui avait refusé tout soin par défiance à l'égard de la médecine encore fort incertaine de son époque, elle acceptera de se soumettre à toutes les prescriptions des praticiens consultés sans qu'il n'en résulte d'amélioration notable pour elle.

Alors qu'elle sentait sa disparition approcher, Anne Brontë émit pour dernier vœu de passer quelques jours à Scarborough, cité balnéaire sur la mer du Nord dont elle avait pu apprécier les charmes du temps où elle avait été gouvernante chez les Robinson.

D'abord réticente au projet, Charlotte céda finalement aux insistances d'Anne de sorte que les deux sœurs, accompagnées d'Ellen Nussey, quittèrent Haworth pour Scarborough le 24 mai 1849.

Décharnée, respirant avec peine, incapable de se soutenir longtemps seule, Anne entendit toutefois profiter de son voyage avec le souci d'incommoder le moins possible ses compagnes et d'accomplir ses dévotions.

Elle qui était particulièrement attachée aux animaux, un des ultimes actes de bonté de sa brève existence fut de se permettre, à l'occasion d'un tour sur la plage dans un chariot tiré par un âne, d'enlever, « avec une douce protestation », selon les mots de Charlotte, les rênes au conducteur qu'elle trouvait trop brutal.

Et quand, le 28 mai 1849, à 29 ans, il s’avéra qu’elle n’avait plus que quelques instants à passer en ce monde, elle s'en remit avec confiance à Dieu en incitant sa sœur Charlotte à « prendre courage ».

Celle-ci s'efforcera de se conformer à cette injonction mais, demeurant désormais seule auprès de son père au grand âge, ses moments de détresse seront nombreux au cours des années suivantes. Shirley, à l'automne 1849, et plus encore Villette, paru en 1853, après avoir été achevé des plus péniblement, en porteront la marque.

Si la vie semblera sourire à nouveau à Charlotte Brontë qui épousera, en 1854, Arthur Bell Nicholls, ancien vicaire de son père, la maladie aura raison d'elle à son tour quelques mois plus tard. Enceinte, elle expira son dernier souffle en mars 1855, peu avant ses 39 ans.  

 
Dans le passé, on adjoignait souvent les épithètes « sweet and gentle » pour évoquer Anne Brontë. « Sweet and gentle Anne.. », cela sonne comme le début d'un poème ou d'une chanson traditionnelle. Toutefois, s'il fallait en imaginer une au sujet de l'auteur d'Agnès Grey et de La Locataire de Wildfell Hall, on se plairait à ce qu'elle commence ainsi pour parler d'une jeune femme aux abords peut-être discrets et anodins, mais capable d'élever la voix avec courage devant les injustices...