Portant la marque de ces drames, Shirley traite de l'oppression des ouvriers et des femmes dans le cadre de la révolte luddite contre les machines telle qu'elle avait pris place au début du XIXe siècle dans le Yorkshire, la région natale des sœurs Brontë.
Il est à noter que Charlotte Brontë se plut à modeler l'héroïne éponyme de son roman d'après sa cadette Emily. Elle confessa avoir désiré imaginer ce que cette dernière, avec son tempérament vif et farouche, serait devenue si elle avait été issue d'une famille noble.
Shirley souffre assurément des limites de son esprit paternaliste et d'un certain déséquilibre de son organisation générale, Charlotte Brontë tenant mal tous ses fils narratifs. Toutefois, il ne manque pas de puissance et de justesse, notamment sur la domination séculaire des femmes.
The Inn at Lambton, 3 août 2013
D'après mes recherches dans les archives de Gallica, Eugène Forcade (1820-1869) serait celui qui fit connaître en France Charlotte Brontë ou plutôt Currer Bell, pseudonyme masculin derrière lequel celle-ci avait cru bon de se dissimuler au public (comme Emily et Anne). De 1848, son article dithyrambique sur Jane Eyre, paru l’année précédente en Angleterre, dans l’importante Revue des Deux Mondes (organe qui existe toujours) est le premier texte français où j’ai trouvé mention des sœurs Brontë.
Peut-être est-ce à cet article que l'on doit la première traduction dans notre langue (ou plutôt « imitation » par Old Nick, pseudonyme de Paul-Emile Daurand-Forgues) de Jane Eyre en 1849.
Quoi qu’il en soit, cette même année, après la publication outre-Manche en janvier de Shirley, le second roman de Currer Bell, Eugène Forcade couvrit à nouveau ce dernier de louanges, louanges dont je voudrais offrir quelques extraits. Charlotte Brontë elle-même déclara avoir trouvé dans le critique littéraire français celui l’ayant le mieux compris :
« Premièrement, Currer Bell est une femme : le roman de Shirley en est la preuve définitive. Ce livre abonde en caractères de femmes qu’une femme seule a pu nuancer avec cette variété et cette finesse. La cause des femmes y est défendue partout avec la conviction et l’art tout personnels à ceux qui plaident pour leur compte.
(…)
Ce roman dépayse fort agréablement un lecteur étranger. Il se compose, je crois, d’une trentaine de chapitres. Je ne connais pas le Yorkshire, où Currer Bell a placé la scène de Shirley ; mais, quoique le pays et la société ne paraissent pas devoir être fort attrayants pour un Français, j’y passerais volontiers un mois, à condition de voir en action chaque jour un chapitre de Shirley, de vivre avec des personnes aussi aimables, aussi originales, aussi curieuses que celles dont Currer Bell a peuplé son roman, et d’être admis aux entretiens vifs, énergiques, positifs, poétiques, fantasques, qui remplissent ce livre.
(…)
Cette fois, Currer Bell n’a pas relevé la langueur de l’action par les soubresauts de passion où s’emportait Jane Eyre. Il y a moins d’invraisemblances dans Shirley ; il y a plus d’observation dans l’étude des caractères, plus d’habileté dans l’agencement des scènes, plus d’art peut-être dans le style ; tant pis, c’est un second roman ; je préfère le premier. Currer Bell a conservé cependant, en augmentant la dose çà et là, une des plus piquantes épices de son premier livre : la liberté morale, l’esprit d’insoumission, les velléités de révolte contre certaines conventions sociales. Le dernier mot de Shirley est un défi narquois aux censeurs de la morale de Jane Eyre.
(…)
Érigées en théorie, ces révoltes engendrent sans doute la plus dangereuse morale. L’âcre et ardente volupté qu’on trouve un moment à employer tous les ressorts de la vie, même lorsqu’on commence par n’y chercher que la satisfaction des plus nobles appétits de l’esprit, dure peu et aboutit à l’étourdissement le plus bestial. Chez Currer Bell, poussés au hasard d’un roman, ces cris révèlent les inquiétudes d’un feu de jeunesse qui ne s’est point épuisé, les ébullitions d’une force qui se tourmente à chercher une issue. La morale de Currer Bell semble inspirée par un individualisme puissant et exubérant. Il peut y avoir là le principe d’une fausse et funeste tendance; pourtant nous péchons si peu en France par ce genre d’exagération, nous nous sommes tant amollis dans l’excès contraire, qu’au lieu d’en faire un reproche à Currer Bell, je souhaiterais plutôt qu’il pût nous communiquer son défaut. »
Après ces passages d'un article qui certes avait de quoi ravir Charlotte Brontë, le lecteur sera peut-être intéressé de savoir que Shirley fut traduit en français , enfin « imité », toujours par Old Nick, en 1850. Par la suite, Villette, le dernier roman de Charlotte Brontë (paru originellement en 1853), fut traduit en 1854 sous le titre La Maîtresse d'anglais – ce malgré l'interdiction expresse de Charlotte Brontë qui désirait ne pas causer d'embarras aux personnes qui eussent pu se reconnaître ou être reconnues dans cette œuvre inspirée par son séjour à Bruxelles.
En 1859, soit quatre ans après sa mort, on n'hésitera pas non plus à la faire passer pour l'auteur d'Agnès Grey à l'occasion de la publication en feuilleton de celui-ci dans La Presse littéraire ! Cela s'explique sans doute par le fait que Charlotte Brontë était la seule alors à jouir d'une véritable attention en France comme en Angleterre.
Pour donner encore une idée de ce qu'elle était de notre côté de la Manche, en 1861, certains journaux misèrent sur Charlotte Brontë pour augmenter leur nombre d'abonnés en offrant en prime son Professeur (son premier récit paru de façon posthume en Angleterre en 1857).
Au cours des années suivantes, l'engouement pour Charlotte Brontë finira par tomber même s'il semble que Jane Eyre restera une lecture de choix chez les jeunes filles à en juger par Le Refuge, roman sentimental d'André Theuriet de 1898 (voir plus loin).
Plus tard, dans les années 1920, ce sera au tour d'Emily de susciter l'enthousiasme avec ses Hauts de Hurlevent (après une première traduction sans succès dans les années 1890). Dès lors, notre passion pour les sœurs Brontë perdurera pendant plusieurs décennies, nos productions à leur sujet, que cela soit sur le papier, la scène ou à l'écran, se multipliant jusque dans les années 80 – avant une prochaine résurgence de fièvre ?



























